Depuis ses origines, le centre climatique a été vu par les populations locales comme le quartier blanc devant servir de point de départ à une colonie européenne de peuplement dans la ville de Dschang.

Les arguments soutendant cette vision reposaient d’une part sur certaines constances historiques, l’histoire de la colonisation de l’Amérique et de l’Afrique fournissant tant d’exemples, et, d’autre part, sur certaines infrastructures construites tout autour du centre, à l’instar de l’institut de recherches agricoles (IRA), de l’usine de montage automobile (SIMCA), des vastes champs de thé et de l’aéroport situé à moins de deux kilomètres de là, longé par le pont du plaisir, un fleuve artificiel créé pour permettre l’amerrissage des avions en cas de problèmes mécaniques.

Cette façon de voir le centre climatique de Dschang était confirmée par la littérature historique existante qui révélait qu’il avait été construit en 1942 pour permettre le repos des militaires et agents coloniaux de l’époque. De plus, l’histoire du Cameroun enseignait que, trois décennies avant son inauguration, la construction de Bonanjo avait consacré, dans les faits, la ségrégation raciale dans la ville de Douala, l’expropriation des terres et l’éviction des populations locales vers l’arrière pays, et que, pour cela, les traités germano-camerounais de 1884 avaient été «déchirés» et Douala Manga Bell exécuté (1914). Face à cette réalité historique émouvante, on ne pouvait plus échapper à la conception endogène qui présentait le centre climatique comme le premier quartier blanc consacrant l’apartheid dans la ville de Dschang.

Il faut dire que ce centre avait véritablement fasciné les populations de Dschang et le peuple camerounais tout entier, non pas parce qu’il comprenait les premières résidences véritablement modernes, mais surtout parce qu’il ressemblait étrangement au plan architectural de toutes les chefferies traditionnelles de la région.

En effet, les chefferies traditionnelles de Dschang en particulier, et de la région de l’ouest en général, ont, au centre, la grande maison familiale de réception (salle des banquets) et, tout autour, les nombreuses cases des femmes, des notables et de préservation du patrimoine, toutes aux toits coniques et donnant sur la grande cour. Tout comme le plan de ces chefferies, le centre climatique présente, à l’entrée de la grande cour, le grand bâtiment de réception et de réunion (la salle des banquets) entouré d’une vingtaine de maisons (bungalows) aux toits coniques. Vu de près comme du ciel, il est la parfaite illustration du modèle architectural de ces chefferies, et c’est la raison pour laquelle cette architecture traditionnelle locale modernisée était devenue l’élément déclencheur de la fascination qui en avait fait le site touristique le plus célèbre d’Afrique centrale.

Lorsqu’on regarde en profondeur la philosophie ayant entouré cette oeuvre, on réalise que cette ressemblance architecturale n’est pas un fait fortuit. Elle est le résultat d’une anthropologie politique et culturelle qui perçoit dans la reproduction des modèles existants la condition de l’identification à la nouveauté. L’identification à la nouveauté engendre à son tour la perte de vision critique sur la direction que prend l’existence et maintient l’homme dans la perception de l’étranger non comme un danger, mais comme un alter égo. Autrement dit, dans le but de dompter les populations locales en pleine période coloniale, il ne fallait pas construire quelque chose de trop différent dans la forme, question de ne pas susciter la prise de conscience d’une perte brutale d’identité culturelle pouvant avoir pour corollaire l’émergence d’un soulèvement populaire. Voilà pourquoi, en lieu et place d’une interrogation sur les conditions d’exclusion des populations locales des sites conquis, celles-ci et le Cameroun tout entier avaient plutôt été fascinés par leur propre modèle architectural en reconstruction.

Au-delà de la reproduction de cette copie conforme du modèle architectural traditionnel existant, la question qui revenait sur toutes les lèvres était de savoir ce qui faisait l’attrait international du centre climatique de Dschang? En d’autres termes, qu’est-ce qui avait fait de ce centre, si traditionnel dans sa conception, une œuvre moderne?

À cette question, il faut voir la netteté des lignes, le renouvellement des couleurs et l’entretien de la pelouse. D’abord, la netteté des lignes: la droiture, la finesse, la constance et la régularité des lignes sont les marques déposées de la modernité. Elles sont l’expression de la rigueur, de la dextérité et du professionnalisme dans l’action. Les architectes de nos chefferies traditioonnelles et des concessions des familles polygamiques avaient le souci de cette finesse, mais les matériaux de construction (bois, bambou, lianes…), à cause de leur manque de solidité et de résistance, entamaient constamment la durabilité des lignes, d’où l’allure vieillisante de nos habitations. Ensuite, le renouvellement des couleurs: il n’est point besoin de préciser que la maîtrise des couleurs est une marque fondamentale de la modernité. Une cité bien peinte, des objets de la civilisation aux couleurs flamboyantes donnent à l’espace vital une allure enchanteresse. Nos grands-parents n’avaient pas suffisamment insisté sur l’utilisation quantitative des couleurs et sur le sens de leur valeur qualitative jusqu’à ce que le Centre climatique vienne nous révéler le charme qui y réside.

Enfin, l’entretien de la pelouse: si de nombreuses villes camerounaises et africaines ressemblent aujourd’hui à de champs de bataille dévastés et abandonnés, c’est non seulement en raison de l’absence du renouvellement des couleurs sur les murs de nos maisons, mais aussi et surtout à cause de l’absence de la pelouse. C’est la pelouse qui fait la propreté de l’environnement. C’est le gazon qui, en produisant la verdure, fait la beauté des villes modernes. C’est encore le gazon qui empêche, en saison sèche ou en été, la poussière qui aurait pollué l’air que l’on respire, et recouvre, en saison de pluie ou en hiver, la boue qui aurait émergé des eaux. Une ville ou une zone d’habitation, recouverte de pelouse ou de gazon, des abords des routes jusqu’aux confins des maisons, est nécessairement une belle ville. C’est ce que le Centre climatique et d’autres villes modernes nous ont donné à comprendre.

Le Centre climatique de Dschang n’a donc jamais été rien d’autre qu’une autre chefferie traditionnelle camerounaise, mais une chefferie aux lignes droites, aux murs peints et à la pelouse verdoyante à perte de vue. Tout ceci vient confirmer la nécessité de préserver nos modèles traditionnels de développement en les inscrivant dans la modernité. En effet, en construisant le centre sous le modèle existant sur place, les Européens ont donné la preuve de la qualité de la morphologie de notre architecture et confirmé son adaptabilité aux conditions du relief.

C’est ainsi que des modèles vivants témoignant de la reprise moderne de ce modèle architectural traditionnel ont émergé entre temps. Notons par exemple le centre climatique de Bandjoun. Notons aussi ce joyau architectural dénommé «La Vallée de Bana» avec sa grande maison centrale autour de laquelle s’élèvent une vingtaine de maisons aux toits coniques, une pelouse et des lumières qui, by night comme by day, tutoient le centre climatique de Dschang.

Mais aujourd’hui, le centre a perdu de sa connotation coloniale et le pont du plaisir est devenu une propriété de la municipalité qui l’utilise à des fins sportives. Au final, le centre climatique de Dschang partage, avec La Vallée de Bana et le centre climatique de Bandjoun, le statut d’établissements hôteliers. Pourtant, la beauté que ces établissements renvoient d’eux-mêmes et l’origine traditionnelle de leur conception et de leur élaboration en font des exemples à multiplier dans le cadre de la construction des logements sociaux et de la modernisation de nos chefferies. En construisant les logements sociaux sous ce modèle, le Cameroun se présentera aux yeux du monde sous un nouveau jour, avec une face particulière et un style exceptionnel. Et, progressivement, on tendra vers le modèle encore plus futuriste incarné par les Suites de Boracay à Monaco (2007) dont les résidences entourant le bâtiment central s’élèvent toutes sur deux étages.

Maurice NGUEPE

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